GRENOBLE : LE 22 JUILLET

JOURNEE NATIONALE A LA MÉMOIRE DES VICTIMES DES CRIMES RACISTES

ET ANTISEMITES DE L’ETAT FRANCAIS ET

D’HOMMAGE AUX JUSTES DE FRANCE

 



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Monsieur Yves  Ganansia, Président du CRIF Grenoble Dauphiné s’exprima ainsi:

 

« Ce 22 Juillet correspond au 9eme jour du mois de Av dans le calendrier hébraïque ; c’est un jour de deuil marqué par un jeûne et des prières car il commémore une série de malheurs pour le peuple juif : la destruction du premier Temple de Jérusalem par les Babyloniens, puis du second Temple par les Romains, la persécution des juifs lors des Croisades, l’expulsion des juifs d’Angleterre, de France et d’Espagne, et plus récemment l’extermination industrialisée des juifs d’Europe lors de la seconde guerre mondiale.

            Zakhor, souviens toi… Les 16 et 17 Juillet 1942, 4500 policiers et gendarmes français arrêtaient à leur domicile 12884 juifs pour les conduire au Vélodrome d’hiver. Parmi eux,  4115 enfants furent emmenés seuls, séparés de leurs parents, dans les camps de transit de Pithiviers puis de Drancy. Pas un seul de ces enfants ne revint. Devant leurs vies brulées, dont ne subsistent que des noms, nous sommes encore glacés d'horreur.

 Zakhor, souviens toi ... Aux premières heures du matin de ce 16 Juillet 42, des familles ont été brutalement arrachées à leur sommeil, poussées dans des escaliers dévalés pour un voyage inconnu, puis jetées dans des cars parisiens, pour être entassées dans la chaleur atroce du Vel d'Hiv, dans une promiscuité et une attente insupportables. Il n'y avait aucune hygiène, aucun confort, pas d'eau et très peu de nourriture.

Sans jamais savoir pourquoi, sans jamais imaginer jusqu'où ?

            Zakhor, souviens toi... Devançant les ordres de l'occupant, Laval, assisté de Bousquet et de Darquier de Pellepoix, recommandait de n'épargner personne. Et comme l'a reconnu, le Président Jacques Chirac, dans son fameux discours du 16 Juillet 1995 : «  La France, patrie des Lumières et des droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là accomplissait l’irréparable.” La rafle du Vel d'Hiv demeure une tache sur l'histoire de notre pays, comme celle du 26 Août 42 dans notre département. Personne ne devra jamais oublier, qu'au vingtième siècle, au pays des Lumières, des femmes, des hommes et des enfants, ont été persécutés et déportés en raison de leur identité. 76 ans après, nous nous souvenons, avec tristesse et émotion, de la souffrance de ces malheureuses victimes, et de ces jours noirs, où, bafouant les plus essentielles de nos valeurs, des bourreaux français insultèrent la conscience humaine.

            Zakhor, souviens toi...car l’histoire peut se reproduire… 76 ans après ces funestes évènements, une vieille dame de 85 ans Mireille Knoll, rescapée de cette rafle du Vel d’Hiv, a été torturée puis brûlée par des islamistes fanatiques. Assassinée en plein Paris en 2018 pour l’unique raison qu’elle était juive.

 

            Zakhor, souviens toi… Pour chacun d'entre nous, qui regardons avec lucidité notre passé, qui voulons savoir, qui voulons comprendre, la mémoire est un souffle perpétuel.

Et si nous ne pouvons oublier ces heures de malheur , nous devons nous souvenir aussi, de ceux qui prirent le risque de cacher des juifs pour les soustraire à la traque de l'occupant et de la milice ; nous souvenir du courage et de la solidarité de certains français , en rendant hommage à ces policiers , à ces employés de mairie, de préfecture, à ces ouvriers, à ces hôteliers, à ces paysans , à ces religieux catholiques , protestants et musulmans , qui ont permis à des centaines de familles d'échapper à cette monstruosité.

            Zakhor, souviens toi... De tous ces Justes (au nombre de 115 en Isère), ces héros anonymes  et discrets qui se levèrent contre la haine antisémite, cachèrent et protégèrent des juifs au péril de leur vie. Ainsi, selon Serge Klarsfeld, grâce à eux, les trois quarts de la communauté juive de France ont été sauvés. Je veux évoquer, parmi tant d’autres, Anne-Marie Mingat, qui nous a quittés récemment (le 17 décembre 2017), et à qui nous devons rendre un hommage particulier.

Anne-Marie, dite Mimi, secrétaire de Mairie à Domène de 1933 à 1944 s’engage dans la Résistance dès Juin 40, à la suite de la capitulation de Pétain.

Comme Résistante, Mimi participe à de nombreuses activités : Elle soutient les jeunes réfractaires du STO. Elle opère comme agent de liaison pour le Maquis du Grésivaudan en transmettant du matériel utile aux Résistants. Elle devient un contact important pour les familles juives réfugiées, notamment celles en provenance de Paris après la Rafle du Vel d’Hiv. Elle utilise son travail pour confectionner et falsifier de nombreux documents.

Le maire de la commune étant vichyssois, cette activité est particulièrement risquée pour la jeune femme de 22 ans, qui continue malgré tout son action, sauvant ainsi la vie de  nombreux membres du réseau clandestin juif de Grenoble. A la fin de l’année 42, elle rencontre Zizla Przedlorski, juive originaire de Pologne, en fuite et désespérée qui lui demande de cacher sa fille Félicia âgée de 12 ans. Elle nous raconte : C’était en pleine guerre…J’étais donc à la mairie en train de recevoir mes clients et j’ai vu une dame qui m’a abordée et qui m’a dit : « Je vous en prie madame, sauvez ma petite fille ! »

Sur le coup, je n’ai rien compris. J’ai réfléchi un moment et je me suis dit : « Tu caches des armes, tu caches des réfractaires, tu as toutes sortes de pistolets à la maison que tu caches toute la journée, elle ne sera peut-être pas en sécurité chez toi… »  Mais vu que cette femme était vraiment désemparée, je lui ai dit « amenez là moi ». Le soir, la mère a amené sa petite avec ses affaires. D’emblée, nous avons établi toutes les deux un contact chaleureux. Il y a quelque chose qui s’est passé entre nous deux, c’était ma petite sœur… Avec l’aide de sa mère, Marthe Lherme, Mimi a recueilli Félicia jusqu’à la fin de la guerre, et trouvé également une cachette pour les parents de Félicia.

Après la Libération, celle-ci témoigne : « Quand mes parents sont venus me reprendre à la fin de la guerre, je ne savais pas de quel côté aller. C’est à dire aller avec mes parents ou rester avec Anne-Marie. J’ai adoré Anne-Marie. Elle a été pour moi une vraie mère. Je lui dois tout, elle m’a sauvé la vie. »

Le 18 avril 1982, Yad Vashem a décerné le titre de Juste parmi les Nations à Marthe Lherme et Anne-Marie Mingat. Celle-ci a reçu également la Médaille d’Or de la ville de Grenoble et le prix de la Mémoire du Bnai Brith.

C’est après ces retrouvailles avec Félicia, qu’Anne-Marie Mingat s’est engagée dans la transmission du souvenir auprès des jeunes générations : elle intervint pendant de longues années dans de nombreux collèges et lycées isérois pour témoigner de son expérience de Résistante. Juste parmi les Nations vient de l’hébreu « Hassid Oummot Ha-Olam » signifiant  littéralement « Généreux des Nations du Monde ».

Comment la Torah nous présente-t-elle ce fait d’être Juste ? D’une manière fort simple, grâce au commandement que l’on nomme en hébreu : « hakhnassat orchim », l’accueil des visiteurs, l’empressement envers les étrangers, car « n’oublie jamais que tu as été un étranger et un esclave en terre de Pharaon ».220718a

            Zakhor, souviens toi… Nous sommes à une période cruciale de l'histoire de ces commémorations. Comme nous le rappelle Simone Veil, rescapée de cet enfer: " ceux qui sont revenus, ont pris l'engagement, que ceux d'entre nous qui survivraient, parleraient pour tous ceux qui ont disparu, pour qu'on ne les oublie pas, et que cela ne puisse recommencer. Longtemps leur parole n'a pas été entendue. Pour la plupart, il était plus facile de ne pas savoir. Pour d'autres, il était insupportable de les écouter." Au fil du temps, de précieux témoins nous quittent, des voix s'éteignent... Le 5 Juillet dernier, c’est Claude Lanzmann qui disparaissait. A 18 ans, il adhérait aux Jeunesses Communistes et devenait l’un des organisateurs de la Résistance à Clermont Ferrand. Il participait à la lutte clandestine puis aux combats des Maquis d’Auvergne, aux embuscades dans le Cantal et dans la Haute Loire. La lecture en 1947 des « Réflexions sur la question juive » de Sartre, puis un voyage en Israël, lui font découvrir un peuple, le peuple juif, qu’il ne reniera plus. Il ne le reniera plus et lui bâtira un monument de larmes et de vérité. Un monument de stupeur qui obligera l’Humanité à regarder ses crimes et à en supporter le poids.

Ce monument c’est Shoah, terme hébreu, pour anéantissement, catastrophe, ruine, dont le titre gravé dans l’éternité se suffit. Shoah c’est une œuvre unique pour un crime unique, ce sont des visages, des témoignages de bourreaux et de victimes. C’est un cri…Un refus aussi : celui de l’oubli. « Un certain absolu d’horreur est intransmissible » nous dit Claude Lanzmann. Je tiens à rappeler qu’en 2006, Claude Lanzmann a reçu le prix Louis Blum décerné par le CRIF Grenoble, pour sa contribution à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme et à la mémoire de la Shoah. A l'heure où la mémoire brûlante des survivants s'estompe progressivement, il est impérieux que vive notre histoire commune, que ces images demeurent gravées dans nos cœurs pour faire obstacle à la haine et au rejet de l'autre. A l’effritement du temps doit se substituer cette mémoire des images, que leurs mots ont fait naître en nous; nous sommes tous des garants de cet héritage, des passeurs de mémoire qui peuvent à leur tour raconter et transmettre.

Zakhor, souviens toi... Car la mémoire est aussi le rendez-vous de la conscience. Il n'y a de mémoire que vivante et active; nous devons apprendre avec elle à éviter les pièges d'un fanatisme, qui, malgré les leçons du passé ne désarme pas, hélas. La mémoire doit être la lumière qui transperce la nuit. Elle nous rappelle sans relâche que nous devons lutter contre toutes les formes de racisme, d'antisémitisme ou de xénophobie, qui sont autant d'atteintes à la dignité de l'homme. Face à la haine, à la violence, au terrorisme, et à leurs banalisations, affirmons nos principes ! A force de volonté et de justice nous gagnerons ce combat.

La souffrance et la mort de ces millions de juifs affamés, humiliés, fusillés ou gazés accompagnent aujourd'hui nos pensées. Puissent-elles également guider les pas de tous ceux et de toutes celles qui, aux responsabilités qui sont les leurs, souhaitent construire un monde de Justice et de Paix pour tous.

Zakhor, souviens toi... Cette année, un homme est devenu un Héros dans la mort et encore un martyr d’une guerre qui ne dit pas assez son nom.

Il s’agit bien évidemment du Colonel Arnaud Beltrame, qui, par le sacrifice de sa vie en échange d’une otage, est devenu l’incarnation de cet esprit français que certains pessimistes croyaient disparu. Par son acte, Arnaud Beltrame a porté au plus profond de lui-même, la devise fondatrice de notre République : Il incarne la Liberté pour laquelle l’esprit français de tout temps s’est montré capable de combattre jusqu’à la mort. Il consacre l’Egalité de sa vie à celle d’autrui. Et il démontre la puissance de cette Fraternité qui n’est pas seulement celle des armes, mais aussi et surtout celle du genre humain, celle de la communauté des Hommes, en étant capable de mourir pour son prochain. Grâce à lui, la bonté n’est pas morte, le Juste existe encore aujourd’hui…

A notre tour, nous devons nourrir nos esprits et nos comportements de ces principes. Car aujourd’hui, face aux dangers qui menacent notre pacte républicain, c’est à nous tous qu’il appartient de se lever, de parler et de résister pour que toujours vive la République, et qu’à jamais vive la France. »

 220718bComme chaque année, la FNDIRP était présente à cette très émouvante cérémonie. Jean Julien portait le drapeau. La gerbe a été déposée par Michèle Josserand, Véronique Sanchez et Michel Vannier.